L'existence fondamentale du soleil a donné naissance à une multitude de mythes qui s'entrecroisent, se superposent et parfois semblent se contredire.

 

Nous avons vu que l'entité féminine a été créée par le dieu solaire et personnifie son rayonnement (voir ici). Ce dernier est incarné par deux images qui parfois sont confondues en une seule divinité bien que leurs significations soient un peu différentes:

- "l'oeil" du soleil : représente l'aspect "lumière". Sa tâche primordiale consiste à repousser le chaos.

- "la fille" du soleil: constitue une arme combattant les ennemis de l'ordre mais est aussi la contrepartie féminine du dieu solaire. Comme "la fille" du soleil a de multiples tâches à accomplir, on la présente sous des aspects différents et on parle plutôt "des filles" du soleil. Elles sont symbolisées par quatre images: la femme, la vache, la lionne et le cobra. Les deux premières suggèrent l'érotisme et la maternité tandis que les deux dernières font allusion à la violence de l'astre.

Autour de ces incarnations s'est bâti un mythe, celui de "l'Eternel Retour", mis en scène dans:

Le Livre de la Vache du Ciel

 

Ce conte mythologique apparaît sur l'une des chapelles dorées entourant le sarcophage de Toutankhamon.

Le récit se déroule pendant le règne du dieu soleil sur les humains. Profitant de la vieillesse de Rê, l'humanité se révolte contre lui. Après avoir pris conseil auprès de l'assemblée des dieux, le roi divin décide d'envoyer son "oeil", sous la forme de sa fille Hathor, pour châtier les rebelles qui se sont enfuis dans le désert. Mission accomplie, la déesse revient auprès de son père qui la remercie et affirme qu'il va désormais exercer sa puissance sur les hommes en diminuant leur nombre. Entendant ces mots, la déesse libère ses instincts meurtriers et devient Sekhmet "la Puissante". Elle revient poursuivre les hommes sur le sol d'Egypte. Voyant ce massacre, Rê décide d'intervenir et de protéger les humains auxquels il a pardonné. Il fait brasser une grande quantité de bière à laquelle il mélange de l'ocre rouge (originaire d'Eléphantine), rendant la boisson semblable à du sang. Il la fait ensuite répandre sur la campagne pendant le sommeil de sa fille. Celle-ci, à son réveil, en boit jusqu'à l'ivresse ce qui la détourne de ses projets de carnage.

Ce mythe est célébré pendant les fêtes d'Hathor et la fabrication rituelle de la boisson alcoolisée est instaurée pour célébrer le retour à la clémence de la déesse.

Quel sens peut-on donner à ce mythe ?
Pour le comprendre, il faut revenir à la signification de la bière rougie: elle rappelle la couleur du Nil pendant l'inondation. Le limon ferrugineux originaire d'un affluent, l'Atbara, donne sa couleur au fleuve pendant la crue.
On peut, dès lors, interpréter le mythe: le soleil ne peut donner la vie sur la terre que si l'inondation survient au bon moment.
Au début de l'été, la chaleur est au maximum et les eaux du fleuve, au plus bas, stagnent. Cette situation favorise les maladies et c'est pendant les cinq jours épagomènes que les actes néfastes de Sekhmet sont le plus à craindre. Ensuite, la crue apparaît, fertilisant les terres et faisant renaître la vie. La fille de Rê est redevenue bienveillante.

Le mythe de la Déesse Lointaine

Une autre version du retour de la fille de Rê.

L'action se passe "in illo tempore" quand les dieux vivaient encore sur terre et que la royauté était exercée par Rê. La fille du soleil, sous les traits de Tefnout, vit en totale liberté dans le désert oriental de Nubie. Sous la forme d'une lionne redoutable, elle dévore les êtres vivants qu'elle rencontre. Désireux de la ramener près de lui, son père lui envoie Shou et Thot afin de la convaincre de rentrer. Mais il est difficile de s'approcher de la féline en état de rage permanente. Finalement, les deux émissaires se présentent à elle sous la forme de petits cercopithèques , peu inquiétants pour la lionne. Thot va user de son éloquence pour faire revenir la déesse en Egypte. Il lui conte des fables, il la flatte...tant et si bien qu'il la convainct. Le trio se met en route mais la colère de la terrible lionne peut toujours se réveiller. Aussi, avant de pénétrer dans le Double-Pays, Shou la plonge dans les eaux, à Philae. Elle en ressort toute apaisée, ayant retrouvé le visage d'Hathor. Le trio descend alors le Nil, pendant neuf jours et à chaque étape, la déesse est accueillie dans la joie. Le vin et la bière coulent à flots.

Interprétation
Ici aussi, il est clair que la trame du récit évoque le parcours annuel de l'astre solaire. Pendant la saison où le soleil rayonne plus faiblement et voit sa chaleur et sa lumière affaiblies, sa fille qui incarne ce rayonnement est "à l'étranger". Dans les régions du Sud, elle conserve ses brûlantes qualités. Son retour va de pair avec un réchauffement du pays mais elle entraîne avec elle la montée des eaux du fleuve.
La chaleur et les eaux fertilisantes constituent le pouvoir créateur du soleil. Chaque année, le dieu doit reconstituer ce pouvoir et le retour de la Déesse Lointaine témoigne du renouveau de l'astre démiurge.

La légende de l'Uraeus

 

Un jour, l'oeil de Rê (considéré comme une fille du soleil) quitta son père divin. Selon les versions, soit il le quitte en colère soit il part en mission pour repousser les forces du chaos. Toujours est-il qu'il tarde à revenir. Lorsqu'il revient, il trouve la place prise car son père, lassé de l'attendre, l'a remplacé. Devant le chagrin de son enfant, Rê lui offre une nouvelle place: il l'installe sur son front sous la forme de l'uraeus.

L'uraeus (ici) est un cobra, tête dressée et capuchon dilaté, qui maintient à distance les ennemis du Cosmos. Il traduit l'alliance entre l'eau de la crue et le feu solaire qui donnent vie à l'Egypte. Il comporte un double aspect: l'un, bénéfique et l'autre, belliqueux.
Il est plus particulièrement le symbole de la déesse Ouadjet, protectrice de la Basse-Egypte mais symbolise aussi l'oeil, c'est-à-dire la fille, du dieu-soleil. A ce dernier titre, il est lié aux déesses dites "dangereuses" qui transportent le rayonnement solaire mais aussi, combattent les opposants à l'ordre divin.
L'uraeus est également le symbole de la royauté et garantit la protection du pays ainsi que l'équilibre cosmique.

Le mythe osirien

 

Il existe de multiples versions de ce mythe dont voici l'essentiel:

Cette légende, vraisemblablement très ancienne, est rapportée par Plutarque. Osiris est uni à sa soeur Isis et succède à son père, Geb, pour régner sur l'humanité. A l'aide de son épouse, il enseigne aux hommes l'agriculture, leur donne des lois et leur apprend à honorer les dieux. Il confie la responsabilité du trône à son épouse tandis qu'il parcourt le pays pour le civiliser. La félicité du couple régnant suscite la jalousie de leur frère, Seth, qui fomente un complot. Usant de ruse, il parvient à enfermer Osiris dans un coffre hermétiquement clos qu'il jette dans le Nil. Le coffre dérive sur les eaux du fleuve et termine sa course dans la lointaine Byblos où Isis finit par le retrouver. Après certaines péripéties, elle réussit à ramener le cercueil de son frère-époux en Egypte. Elle le dépose dans les marais du Delta, près de Bouto. Hélas, Seth le retrouve et découpe le corps en quatorze morceaux qu'il disperse. Isis réussit à les retrouver, un par un, sauf le membre viril  qui a été dévoré par un oxyrinque. Elle reconstitue le corps de son époux en l'entourant de bandelettes et fabrique ainsi la première momie. Ensuite, elle se transforme en oiselle et battant des ailes, elle lui rend le souffle. Elle remplace le membre viril perdu et descend sur le corps revivifié d'Osiris. De cette union va naître Horus (le Jeune) qu'elle met au monde, en secret, dans les marais de Chemmis (dans le Delta). L'enfant restera caché dans les fourrés de papyrus jusqu'à l'adolescence afin d'éviter la vindicte de Seth.

Dans cette légende, Isis montre une nouvelle facette du principe féminin divin: elle se comporte comme une femme humaine. D'abord, épouse très attentive, ensuite veuve fidèle et enfin, mère protectrice. Le couple divin Isis-Osiris constitue le modèle du noyau familial égyptien.
Cependant, la déesse conserve ses caractéristiques d'héritière des "filles du soleil". Elle est capable, en cas de nécessité, de retrouver ses capacités "dangereuses" : elle garde la possibilité de provoquer la vie ou la mort.

La lutte entre Horus et Seth

 

Dans ce récit, Isis joue à nouveau un rôle important en défendant son fils et en usant de ses pouvoirs magiques.

Devenu adulte, Horus revendique , en héritage, le trône de son père que Seth lui dispute en prétendant qu'il n'est pas le fils d'Osiris. L'affaire est portée devant un tribunal divin. Le "procès" va durer quatre-vingts ans et la lutte entre les protagonistes sera terrible. De nombreux dieux vont intervenir, prenant souvent parti pour le jeune Horus mais Seth bénéficie de l'appui de Rê . Isis met toute son intelligence et son pouvoir magique dans la bataille. Pour satisfaire Seth, Rê décide un beau jour de transférer le tribunal dans "l'île du Milieu" afin qu'Isis ne puisse assister aux débats. Ordre est donné au passeur, Anty, de ne laisser traverser aucune femme. C'est mal connaître la déesse qui se déguise en vieille femme et soudoie le passeur avec une bague en or. Arrivée sur l'île, elle se transforme en une jeune femme à la beauté irrésistible et demande de l'aide à Seth. Elle lui raconte qu'elle est la veuve d'un berger et qu'un étranger a volé le troupeau que son défunt mari a légué à leur fils. Elle insiste pour que le dieu devienne le protecteur de son enfant spolié. Entendant ce récit, Seth convient qu'il faut rendre le bétail au fils de la pauvre veuve. A ce moment, Isis se dévoile et confronte son ennemi à son propre jugement. Mis au courant de l'incident, Rê le condamne en lui disant: "Tu t'es jugé toi-même".
Pourtant, le conte n'est pas terminé car Seth obtient un nouveau sursis et les deux protagonistes vont poursuivre la lutte après s'être transformés , tous les deux, en hippopotames. Les péripéties vont être nombreuses au cours desquelles chacun va être blessé. Isis va soutenir son fils mais aussi, prise de pitié, elle va soulager Seth. Cet acte déclenche la colère d'Horus qui décapite sa mère ! Heureusement, Thot intervient et remplace la tête de la déesse par celle d'une vache. Les épisodes se succèdent: Horus rendu aveugle mais guéri par Hathor, Seth émasculé... Finalement, le tribunal décide d'en référer à Osiris lui-même. Une lettre est envoyée au défunt qui répond en demandant pourquoi son fils a été dépouillé de l'héritage et en menaçant d'envoyer les démons du Monde souterrain au royaume des dieux. Dès lors, Rê accepte qu'Horus devienne roi, Seth se soumet et Isis triomphe.

Tout au long du conte, Isis est très présente et son rôle est, à nouveau, proche de celui des femmes terrestres. On la voit dans sa qualité de mère, défendant "bec et ongles" son fils. Elle n'en perd pas pour autant ses qualités de magicienne.

Le nom caché de Rê

 

Nous avons vu, précédemment, l'importance du nom donné à une personne. Un défunt est assuré de survivre si on continue à prononcer son nom. Il en est de même pour les divinités. On les dénomme par leurs fonctions particulières mais chacune possède un nom secret que personne ne doit connaître. Pourtant, Isis réussit à découvrir le véritable nom de Rê en usant d'un subterfuge.

L'histoire se déroule à l'époque où Rê vieillit. Isis, la Magicienne, veut découvrir le nom secret du dieu-soleil. Il est tellement affaibli que la salive s'écoule de sa bouche. Un jour, la déesse recueille la sécrétion divine, la mélange à de la terre et crée un serpent . Elle place l'animal sur la route que le soleil emprunte chaque jour. Lorsque le dieu passe, le reptile le pique. La brûlure est telle que Rê hurle. Personne ne peut l'aider hormis Isis qui peut le soulager mais pour ce faire, elle doit connaître son nom secret. Le dieu souffre tellement qu'il le lui murmure.

Par cette ruse, Isis s'est appropriée la faculté de susciter la vie et de prolonger l'oeuvre du démiurge.

C'est donc une déesse qui détient ainsi les clefs de la vie et de sa pérennité.


Isis et les sept scorpions

Ce mythe est gravé sur la stèle Metternich (voir ici) qui est une compilation de formules magiques et de vignettes-amulettes.

Quand l'histoire débute, nous retrouvons Isis occupée à fabriquer l'enveloppe de la momie de son époux Osiris, tué par Seth qui veut s'approprier le trône. Thot vient l'avertir qu'elle doit aller se cacher avec son fils Horus et le protéger contre les manigances de Seth. Elle quitte donc sa maison pendant la soirée, accompagnée par une escorte de sept scorpions. Trois d'entre eux (Petet, Tjetet et Matet) la précèdent en éclaireurs pour s'assurer que la voie est sûre. Deux autres (Mesetet et Mesetetef) se trouvent sous le palanquin tandis que les deux derniers (Tefen et Befen) ferment la marche afin de protéger les arrières. Le cortège atteint le Delta du Nil où une femme, noble et riche, le voit arriver et ferme aussitôt la porte de sa demeure. Ce geste choque les scorpions qui veulent se venger de cette personne inhospitalière. Dans ce but, ils chargent leur venin dans le dard d'un des leurs qui va exécuter la vengeance. Ce dernier se glisse sous la porte et va piquer le fils de la maîtresse de maison. Celle-ci , affolée, court dans toute la ville pour chercher de l'aide afin de sauver son enfant mais personne ne répond à ses cris. Pendant ce temps, une humble paysanne a ouvert la porte de son humble maison à Isis. Entendant les lamentations de la mère éplorée, la déesse ne peut supporter la mort d'un enfant innocent et le ramène à la vie. Nommant chaque scorpion l'un après l'autre, et les dominant ainsi, elle rend le poison de chacun inefficace. Voyant son fils en bonne santé, la riche noble fait don de toutes sa richesse à Isis et à la jeune paysanne qui a montré la véritable hospitalité égyptienne vis-à-vis d'un étranger.

Les formules utilisées par Isis dans cette légende seront utilisées pour guérir tout enfant victime d'une piqûre de scorpion. Elles seront récitées tandis qu'une médication à base de pain d'orge, d'ail et de sel lui sera administrée.
Ce mythe met en évidence les qualités de la déesse que l'on dit: "Grande de magie".

 

 

page précédente

"Déesses"

retour à l'accueil